La grippe aviaire fait des ravages chez les oiseaux marins

mercredi 14 décembre 2022
par  Yan lou Pec
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Sur les côtes du Royaume-Uni, des dizaines de sites sont fermés au public alors que le virus H5N1 de la grippe continue de décimer les populations d’oiseaux sauvages à travers le monde."L’ampleur de l’hécatombe est difficile à saisir".  

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Le Bass Rock pas loin d’Edimbourg, couvert de fous de Bassan auxquels il a donné son nom.

Un quart des oiseaux marins d’Europe passent le printemps au Royaume-Uni où ils se reproduisent et transforment nos côtes en une maternité géante. Sur les côtes rocheuses, ça pue habituellement les fientes d’oiseaux. En revanche, cette année c’est différent. "Au lieu de sentir le guano, ça sent la mort", explique Gwen Potter, une des directrices des espaces naturels au National Trust qui travaille sur les îles Farne, au large des côtes du Northumberland. "C’est absolument horrible."

Cette concentration annuelle de vie s’est transformée en un super facteur de contamination, car une influenza aviaire hautement pathogène, due au virus H5N1 - également connue sous le nom de grippe aviaire - décime les populations d’oiseaux nicheurs et provoque des pertes désastreuses. On a comptabilisé plus de 300 foyers épidémiques dans les colonies d’oiseaux marins du Royaume-Uni et des dizaines de sites côtiers ont été fermés au public.

Les îles Farne abritent 200 000 oiseaux marins, dont des sternes arctiques, des macareux moines, des guillemots, des mouettes tridactyles et des petits pingouins. Gwen Potter est l’une des nombreuses écologues à avoir échangé les jumelles contre une combinaison de protection pour ramasser les corps des oiseaux qu’elle a durant toute sa carrière essayé de protéger. Les oiseaux sont sur le sol, incapables de se déplacer, se tordant dans des positions anormales avant de mourir. C’est le cas aussi des poussins, qui essaient encore de battre doucement des ailes lorsqu’ils meurent. "Ce virus frappe tout et emporte tout sur son passage. Il n’épargne absolument rien… Nous avons ramassé des milliers d’oiseaux morts, et ce n’est que la pointe de l’iceberg. Il est vraiment difficile à saisir l’ampleur du phénomène", dit-elle.

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Les îles Farne dans le nord-est de l’Angleterre, une réserve naturelle qui abrite de nombreuses espèces marines

La proximité des nids d’oiseaux, les uns à côté des autres, parait être d’après les premières observations un facteur clé dans rapidité de transmission du virus. Les nids des guillemots sont assez proches les uns des autres et comme les mouettes tridactyles nichent souvent à côté d’eux, cela les rend vulnérables bien qu’il y ait plus d’espace entre leurs nids. Les sternes nichent également de manière dense et selon Gwen Potter, on pense que déjà 25% des 350 sternes caugek des îles Farne sont mortes. Certains poussins d’oiseaux marins sautent prématurément dans la mer si leurs parents sont morts, tandis que d’autres meurent de faim dans le nid.

La plupart des oiseaux de mer s’envoleront dans les semaines qui viennent, une fois leurs poussins élevés, mais il faudra plusieurs années avant de connaître le véritable impact sur les populations, dans la crainte que certaines ne se rétablissent jamais. "Je ne veux pas y penser cela car ça me ferait pleurer", nous dit Gwen Potter.

La Grande-Bretagne compte environ 8 millions d’oiseaux de mer, dont 90 % des populations mondiales de puffins des Anglais et environ les deux tiers de celles de fous de Bassan et de grands labbes. Tout impact sur ces populations est d’importance mondiale pour la conservation de l’espèce. Pour l’ornithologue Mark Avery, le nombre de décès à ce jour est déjà une catastrophe internationale : "Des dizaines de milliers d’oiseaux ont déjà dû mourir, peut-être des centaines de milliers. Il semble que cette saison de reproduction aura été un désastre. Beaucoup d’oiseaux seront morts sur des îles éloignées, mais notre capacité de surveillance est très insuffisante. Ça a l’air déjà très grave et je crains que ce ne soit que le début."

Les oiseaux de mer sont particulièrement vulnérables car ce sont généralement des animaux qui vivent longtemps et n’atteignent l’âge de reproduction que vers les cinq ans. Ils n’ont généralement que peu de poussins, de sorte que les populations mettent plus de temps à se rétablir. D’après Niall Burton, de l’Institut britannique d’onithologie, les trois espèces les plus menacées à l’échelle nationale, sont le grand labbe, le fou de Bassan et la sterne caugek.

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Sternes caugek (têtes noires) et mouettes tridactyles

Les grands labbes ont une population mondiale d’environ 16 000 oiseaux et les premières recherches sur l’impact de la maladie suggèrent qu’entre 64% et 85% de la population a péri dans certains sites, principalement dans les Shetland, les Orcades et les Hébrides extérieures. Pour Niall Burton il faudra plusieurs années pour que les populations se rétablissent, mais il est trop tôt pour être plus précis.

La plus grande population mondiale de fous de Bassan qui se trouve sur le Bass Rock - une île au large de North Berwick, pas loin d’Edimbourg en Écosse - a été durement touchée. Les fous de Bassan nichent dans de grandes colonies qui sont peu nombreuses dans tout le Royaume-Uni. La grippe aviaire semble être présente dans la plupart d’entre elles, à quelques exceptions près en Irlande et au Pays de Galles.

De l’autre côté de la Manche, on pense que 10 % de la population reproductrice totale de sternes caugek en France seraient mortes en l’espace d’une semaine, et de fortes pertes ont également été signalées aux Pays-Bas. Sur l’île Coquet, au large de la côte du Northumberland, se trouve la seule colonie du Royaume-Uni où des sternes de Dougall se reproduisent, avec environ 150 couples reproducteurs. Plus des deux tiers des poussins y ont péri.

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Fous de bassan

Niall Burton précise que "Si on parle de reprise, on parle de très long terme. C’est certainement du jamais vu de mon vivant".

L’histoire de cette dernière épidémie de grippe aviaire remonte à 1996 lorsque la souche H5N1 fut détectée dans une population d’oies destinées à la vente en Asie. En 2005, des oiseaux sauvages commencèrent à mourir en masse. La vague actuelle de la souche H5N1 a entraîné l’abattage de plus de 77 millions d’oiseaux domestiques (En décembre 2022, on en était à 140 millions d’oiseaux abattus pour le Royaume-Uni l’Union européenne et les Etats-Unis). Il a été signalé qu’environ 400 000 oiseaux non avicoles – dont des oiseaux sauvages – sont morts, soit deux fois plus de pertes que lors de la vague précédente, en 2016-17.

Au cours du premier semestre de cette année 2022, les élévages de volaille ont été confrontés à un grave problème car à cause du virus H5N1 tous les poulets ont dû être enfermés entre novembre de l’année dernière et mai de cet année. De ce fait, à un moment donné, il n’a plus été plus possible d’obtenir des œufs de poules élevées en liberté au Royaume-Uni. A cette époque, il y avait déjà des rapports sur l’impact de la maladie sur les populations hivernantes sauvages, notamment sur la mort de plus d’un tiers de la population de bernaches nonettes qui viennent du Spitzberg passer l’hiver dans le Solway Firth - bras de mer entre l’Angleterre et l’Ecosse. Sur une population totale de 43 000 oiseaux, 16 500 périrent. Il fut signalé que des oiseaux "en difficulté tombaient du ciel".

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Bernache nonette

Avec l’arrivée du printemps, le problème n’a fait qu’empirer. On considère maintenant que cette épidémie de grippe aviaire est la pire qu’ait connue le Royaume-Uni, du fait de l’étendue de la zone touchée, mais aussi des niveaux élevés de mortalité des poussins. Presque tous les pays d’Europe ont eu des cas lors de cette dernière vague, ainsi que presque tous ceux d’Amérique du Nord, d’Afrique de l’Ouest et d’Asie.

Les populations d’oiseaux fragmentées sont les plus menacées. Il reste environ 8 000 pélicans dalmates dans le monde et plus de 2 000 sont déjà morts de la grippe aviaire. Comme l’explique Uri Naveh, scientifique en chef à l’Autorité des parcs et de la nature d’Israël : "Nous sommes confrontés à un phénomène d’extinction massive d’animaux. Des populations entières sont touchées par ce virus".

D’après les premières observations, environ 50% des oiseaux infectés par le virus en meurent, mais la professeure Diana Bell, biologiste en conservation à l’Université d’East Anglia, qui a étudié la souche H5N1 en 2007, affirme que le chiffre est plutôt de 100%. Pour elle, "Tout ce qui est infecté n’a aucune chance de survivre, à moins que le H5N1 n’ait perdu de sa virulence entre temps, mais ça ne paraît pas être le cas".

"C’est horrible de voir ce que ce virus fait à nos oiseaux… Nous ne pouvons qu’espérer qu’il y ait un nombre suffisant d’entre eux qui survivent, mais je ne pense pas que ce sera parce qu’ils se rétablissent après avoir été infectés." Les recherches de Diana Bell suggèrent que le virus touche la plupart des ordres d’oiseaux. Elle ajoute que des tigres aussi sont morts après avoir été nourris avec de la volaille infectée et on a récemment rapporté la mort de phoques aux États-Unis due à ce virus.

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Grand labbe : il peut atteindre 140 cm d’envergure et c’est un prédateur

Pour ce qui est de la propagation du virus, le professeur Paul Digard, titulaire de la chaire de virologie de l’Institut Roslin de l’Université d’Édimbourg, affirme qu’il est impossible dextrapoler d’une espèce à l’autre. Il pense donc que le virus ne tuera pas 100 % des hôtes qu’il infecte, en partie du fait de différences génétiques intrinsèques et en partie du fait de facteurs tels que le stress, l’âge et d’autres caractéristiques présentes dans des populations spécifiques.

Pour lui, le H5N1 provoque d’énormes pertes parce qu’il se propage parmi des populations qui n’ont pas été en contact avec le virus auparavant, mais il pense que cela changera à l’avenir car certains individus survivront. "A mon avis les choses vont se calmer avec le temps à mesure que les populations acquièrent une certaine immunité contre cette souche de virus en circulation. On pourrait espérer ne pas voir les mêmes niveaux de mortalité dans les années à venir, mais ce n’est qu’une supposition."

Selon l’Organisation mondiale de la santé animale, les principaux facteurs qui contribuent à la propagation du virus sont le commerce international, l’élevage et la vente d’oiseaux et la migration des oiseaux sauvages. Les oiseaux asymptomatiques pourraient être de super-contaminateurs car ils peuvent parcourir de longues distances.

Diana Bell tempère cette idée. En effet, elle n’a jamais entendu parler d’un oiseau infecté par le virus qui soit asymptomatique. Elle ne pense donc pas que les oiseaux sauvages infectés puissent propager le virus sur de longues distances. Elle pense par contre que le commerce international de la volaille est le principal vecteur du virus et affirme que l’arrêt des importations de poussins et d’oiseaux pour le commerce serait une étape importante dans la réduction du risque de futures épidémies. "Au départ, la contamination s’est faite des oiseaux d’élevage vers les oiseaux sauvages ; ce ne sont pas les oiseaux sauvages qui propageaient le virus. C’est énervant de voir qu’ont fait porter le chapeau aux oiseaux sauvages… Dans cette affaire, nous devons nous sortir de idée que les oiseaux sauvages sont les méchants coupables."

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Un guillemot mort, comme des centaines de milliers d’autres oiseaux marins, victime des virus que l’agrobusiness élève industriellement...

Le public doit garder ses distances avec les oiseaux morts et les signaler au service d’assistance téléphonique du gouvernement. Pour le moment, le virus ne semble pas infecter les humains, contrairement à certaines souches précédentes. Paul Digard explique la marche à suivre : "Si vous voyez un oiseau malade, ne le touchez pas. Ne l’emmenez pas dans un refuge pour animaux car vous pourriez signer l’arrêt de mort de tous les autres oiseaux de cet abri".

Pour Gwen Potter, le plus important est de mieux surveiller la situation et de mettre en place un plan dirigé par le gouvernement de Londres pour les quatre pays britanniques, avec les directives à suivre pour ramasser et tester les oiseaux morts de façon efficace, et de meilleures mesures de biosécurité dans les élevages de volailles. Les oiseaux de mer sont déjà victimes de nombreuses attaques, notamment la perte d’habitat, la surpêche et les changements climatiques. Leurs populations ont diminué de moitié depuis les années 1980. Réduire ces autres pressions les rendrait plus résistants à la grippe aviaire.

Un porte-parole du ministère de l’Environnement, de l’Alimentation et des Affaires rurales déclarait : "Il y a peu de mesures efficaces qui puissent être prises pour protéger les oiseaux sauvages, contrairement aux oiseaux captifs. Du fait des habitudes migratoires des oiseaux sauvages, ce n’est que lors de la saison de reproduction de l’année prochaine que l’on pourra pleinement observer l’impact de l’épidémie. Cependant, l’Agence de la santé animale et végétale (APHA) effectue toute l’année un suivi de la grippe aviaire sur les oiseaux sauvages morts, et des directives publiques claires ont été émises pour ne pas manipuler leurs cadavres."

Article de Phoebe Weston paru le 20 juillet 2022 dans The Guardian sous le titre : ’The scale is hard to grasp’ : avian flu wreaks devastation on seabirds

Voir aussi les autres articles sur le site des Amis de la Terre Landes :
Océans et vie marine :

Elevage, grippe aviaire et épidémies :


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