Changements climatiques : la surchauffe des océans menace les oiseaux marins !

dimanche 11 décembre 2022
par  Yan lou Pec
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La crise climatique entraîne des chaleurs extrêmes, modifie les courants océaniques, intensifie les tempêtes et porte un coup dévastateur à l’un des groupes d’oiseaux les plus menacés au monde. Des milliers d’oiseaux marins meurent dans leur nid ou échoués sur les côtes

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Fous de Bassan

Il y a 20 ans David Grémillet, écologue étudiant les oiseaux marins, observait avec consternation comment une vague de chaleur frappait une colonie de fous de Bassan qui se reproduisaient dans la baie de Lambert en Afrique du Sud, et terrassait des dizaines d’oiseaux. Un vent inhabituellement chaud faisait s’élever les températures jusqu’à 40°, températures trop fortes même pour les oiseaux adaptés à la chaleur.

Pendant qu’ils gardaient leurs nids, ils rôtissaient sous la chaleur, explique David Grémillet, chercheur au Centre national de la recherche scientifique de Montpellier. Lui et son collègue parcoururent la colonie, ramassant des fous de Bassan apathiques et les jetant à la mer pour les rafraîchir. Leurs tentatives frénétiques en ont sauvé quelques-uns, mais en un peu moins d’une heure, 100 oiseaux moururent.

"Quand un oiseau de mer adulte meurt, vous perdez [également] tous les jeunes qu’il pourrait élever", explique David Grémillet.

En voyant ces fous de Bassan qui s’évanouissaient, David était témoin pour la première fois de la rapidité avec laquelle les oiseaux pouvaient être victimes de températures élevées. Au cours des deux décennies qui ont suivi, plusieurs événements similaires se sont produits. Partout dans le monde, des colonies ont connu une mortalité massive, soudaine et à grande échelle, tuant parfois des milliers d’oiseaux de mer à la fois.

Les 359 espèces d’oiseaux de mer qu’il y a dans le monde se sont adaptées pour de développer sur les océans. Pourtant, du fait de taux de reproduction lents, de régimes alimentaires spécialisés et de leur tendance à se rassembler en colonies exposées, les oiseaux de mer sont extrêmement sensibles aux modifications de l’environnement.

Entre 1950 et 2010, les populations suivies à l’échelle mondiale ont chuté de 70 %. Rien qu’au Royaume-Uni, les oiseaux de mer nicheurs ont vu leur population diminuer de 30 % depuis 2001. Les oiseaux de mer sont désormais considérés comme l’un des groupes d’oiseaux les plus menacés au monde.

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Le Bass Rock pas loin d’Edimbourg qui a donné son nom aux fous de Bassan. Jusqu’à 150 000 oiseaux pouvaient s’y retrouver lors de la période de nidification.

Les espèces invasives, la surpêche, les engins de pêche où les oiseaux se font piéger (prises accessoires), la pollution plastique, les marées noires et des décennies de destruction de leurs habitats sont les causes principales de la réduction de leurs populations.

Mais les cas de mortalité massive viennent s’ajouter à cette situation déjà précaire. Les experts ont établi un lien entre ces décès - qui sont distincts des récentes épidémies dévastatrices de grippe aviaire - et les épisodes de temps chaud, les modifications des courants océaniques et les tempêtes.

De toute évidence il y a un accroissement plus important de la fréquence de ces épisodes de mortalité massive, ce qui a posé des difficultés aux chercheurs pour en comprendre les causes. Cela les a aussi inquiétés car c’est un coup terrible qui frappe des oiseaux de mer déjà vulnérables et comme dit David Gremillet "Ils sont attaqués de toutes parts".

Les guillemots de Brünnich meurent dans leurs nids lors des journées les plus chaudes de l’Arctique, zone qui se réchauffe au moins deux fois plus vite que les autres zones de la planète.

Début 2019 alors que les températures à l’ombre atteignaient 44° - les plus chaudes depuis le début des relevés en 1982 - plus de 354 manchots de Magellan ont péri dans une colonie argentine en une seule journée.

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Manchot de Magellan

L’un des pires épisode de mortalité massive débuta lors durant l’été 2015. Le Pacifique Nord a commencé à rejeter de façon inexpliquée sur les côtes de la Californie et de l’Alaska, des vagues de guillemots communs morts. Après avoir intensément patrouillé les côtes, 62 000 guillemots échoués furent recensés, certains encore en train d’agoniser.

"Voir de près et en personne les oiseaux lutter de la sorte, c’est horrible", déclare Julia Parrish, océanographe à l’Université de Washington.

Cet événement a été l’un des plus grands "échouages" de tous les temps – un phénomène où des oiseaux de mer ont été rejetés morts sur la rive en quantité inhabituellement élevée durant une courte période. Les guillemots étaient décharnés et les chercheurs relièrent ces décès avec un épisode de réchauffement sans précédent en mer des mois auparavant.

En 2014, une gigantesque goutte d’eau de plus en plus chaude avait commencé à se former dans le nord-est du Pacifique, partiellement causée par des vents plus lents, ce qui réduisait le renouvellement de l’eau de mer et exposait une plus grande partie au soleil. La "vague de chaleur marine" qui en a résulté a modifié l’abondance et le type de phytoplancton dans le Pacifique Nord-Est, et entraîné des répercussions sur la chaîne alimentaire remontant jusqu’aux espèces de poissons dont dépendent les oiseaux de mer.

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Guillemots (à gauche un pingouin torda)

"C’est comme si vous alliez à l’épicerie, qu’il y a de la nourriture mais que vous ne la reconnaissez pas", explique JuliaParrish, co-auteure d’une étude sur la mortalité. L’eau chaude a également augmenté l’appétit des poissons prédateurs, ce qui signifiait une concurrence plus forte pour des proies en nombre limité.

À travers une étendue d’océan "de la taille du Canada continental", cette eau tiède a changé le menu des millions d’oiseaux de mer qui y migrent pour se nourrir, explique Julia Parrish. On pense que des milliers d’oiseaux de mer sont tout simplement morts de faim à cause de ces modifications dans leur source de nourriture.

La vague de chaleur du Pacifique Nord a duré plus de deux ans, tuant environ un million d’oiseaux marins.

"Plusieurs facteurs déroutants et le manque d’études à long terme sur les populations rendent difficile l’attribution des décès individuels uniquement aux changements climatiques", explique Maria Dias, écologue dans la conservation de la nature à l’Université de Lisbonne. "Mais il est clair qu’ils jouent un rôle important."

Les extrêmes météorologiques intenses augmentent à mesure que la planète se réchauffe, et le doublement des vagues de chaleur marines a déjà été relié à la crise climatique. Les changements climatiques constituent désormais la troisième plus grande menace pour les oiseaux de mer (après les prises accessoires d’oiseaux de mer et le grave impact des espèces invasives, comme les rats), selon les recherches menées par Maria Dias.

Elle précise : "Les changements climatiques viennent se rajouter en plus, mais aggravent aussi les problèmes existants". Par exemple, en modifiant les chaînes alimentaires, les changements climatiques amplifient l’effet de la surpêche sur les oiseaux marins.

Le réchauffement et la montée du niveau des mers augmentent également l’intensité des tempêtes. Les vents violents peuvent envoyer des nids dégringoler dans la mer. Les vagues sauvages peuvent créer un "effet de machine à laver" dont on pense qu’il repousse les poissons hors de portée de certains oiseaux marins.

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Cormoran

Les oiseaux de mer ont toujours subi un certain taux de mortalité lors des tempêtes, mais des hécatombes récurrentes sur de courtes périodes peuvent considérablement porter atteinte aux espèces à reproduction lente telles que le cormorans huppés. Sur la côte est de l’Écosse, qui abrite certaines des plus grandes colonies de cormoran huppé du Royaume-Uni, les tempêtes ont détruit en une fois jusqu’à 85% de cette population locale, explique Francis Daunt, écologiste des populations animales au Centre d’écologie et d’hydrologie du Royaume-Uni.

Il rajoute : "Nous nous nous demandons avec inquiétude si ces populations [de l’est] ne vont pas disparaître au cours de ce siècle".

Ces considérables pertes d’oiseaux de mer ont un effet domino. Les colonies d’oiseaux de mer déposent de grandes quantités de guano riche en nutriments à travers les terres et dans la mer. Si ces dépôts diminuent, la santé de certaines forêts et de certains récifs coralliens, qui dépendent de cette nourriture, pourrait elle aussi décliner.

Les oiseaux marins sont "de puissants indicateurs de l’état des océans", précise David Grémillet. Lorsqu’ils sont en difficulté, cela signifie que sous les vagues d’autres animaux sont eux aussi sous pression et cela indique des menaces systémiques pour un écosystème dont les humains eux aussi dépendent.

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Macareux. Ils sont menacés car les lançons dont ils se nourrissent sont plus difficiles à trouver.

Ces menaces ne se traduisent pas toujours par un grand nombre de morts. Les changements climatiques provoquent des phénomènes météorologiques extrêmes, mais fragilisent aussi les populations d’oiseaux de mer de manière plus lente mais pas moins destructrice. Les modifications des courants océaniques déplacent les poissons, ce qui force les oiseaux à effectuer des vols plus longs à la recherche de nourriture, un processus qui met à l’épreuve leurs corps et compromet leur capacité de reproduction.

On prévoit que les modifications des courants aériens pourraient pénaliser des oiseaux migrateurs dans leur recherche de nourriture comme les albatros, dont certaines espèces connaissent déjà des taux de "divorce" élevés en raison d’échecs de la reproduction liés au réchauffement des eaux, ce qui a modifié leur approvisionnement en nourriture.

Pendant ce temps, les manchots du Cap, espèce en voie de disparition en Afrique australe, dont les populations ont diminué de près de 65 % depuis 1989, se reproduisent plus tard dans l’année pour suivre l’évolution de la disponibilité des poissons.

De ce fait, les manchots incubent leurs œufs au milieu de l’été lorsque la hausse des températures annuelles les assomme trop pour qu’ils puissent rester en place, explique Katta Ludynia, responsable de recherche à la Fondation d’Afrique australe pour la protection des oiseaux côtiers (SANCCOB). "Nous perdons beaucoup d’œufs et de poussins, juste parce que les parents quittent leur nid."

Les changements de température peuvent également modifier la disponibilité des prises destinées aux poussins nouveau-nés. Les macareux moines connaissent des échecs de reproduction car les populations de lançons, leur proie préférée, déclinent en partie à cause de la crise climatique. Le Royaume-Uni pourrait voir une baisse de 90% du nombre de macareux d’ici 2050 alors que les températures des océans continuent d’augmenter.

Parallèlement à tout cela, l’élévation du niveau de la mer menace de réduire dans le monde entier l’habitat de nidification des oiseaux de mer. Il est essentiel d’atténuer les changements climatiques si on veut sauver les oiseaux de mer et d’autres espèces, mais cela ne se produira pas assez rapidement pour venir en aide aux plus menacés, nous dit Julia Parrish. C’est pourquoi de nombreux ornithologues et défenseurs de l’environnement s’efforcent d’aider les oiseaux de mer à s’adapter.

En Afrique du Sud, la Fondation sud-africaine pour la protection des oiseaux côtiers travaille avec les autorités des parcs nationaux sud-africains pour réhabiliter l’habitat de nidification naturellement ombragé et même étudier la possibilité de brumiser l’ensemble de la colonie pour rafraîchir les oiseaux marins par temps chaud. Chaque été, la fondation organise également des sauvetages de routine de plusieurs centaines d’œufs, dont les poussins sont ensuite nourris à la main puis relâchés.

Julia Parrish explique que les experts veulent également réduire d’autres pressions sur les oiseaux marins comme la surpêche, les prises accessoires et les espèces invasives, afin de donner aux oiseaux de mer "plus de marge de manœuvre" face à la crise climatique.

Une augmentation des données sur l’évolution de la santé des oiseaux marins pourraient amener de meilleures mesures de protection. En 2021, les défenseurs de l’environnement ont créé une immense zone marine protégée en haute mer dans l’Atlantique Nord après que BirdLife International ait collecté durant des années des données de suivi, montrant qu’environ 5 millions d’oiseaux de mer se rassemblaient dans cette région pour se nourrir.

Pour Maria Dias, qui a participé à ce projet "Si nous arrivons à protéger ces zones, nous pourrons renforcer la résilience des espèces pour affronter les changements climatiques".

Mais le déclin des oiseaux de mer pourrait continuer à être vertigineux. David Grémillet explique que cela l’a amené à développer "une forme d’éco-tristesse" mais, ajoute-t-il, il est essentiel de continuer à étudier les oiseaux marins pour sauver les espèces. Sa mission est "de montrer aux gens la beauté de ces créatures et ce que nous sommes sur le point de perdre".

Article d’Emma Bryce, paru dans The Guardian le 5 septembre 2022 sous le tire : "Dead in their nests or washed ashore : why thousands of seabirds are dying en masse"

Voir aussi les articles suivants :
Le premier concerne les océans "Changements climatiques : la surchauffe des océans menace la vie marine"
Le second décrit une autre grave atteinte aux oiseaux marins, la grippe aviaire
La grippe aviaire fait des ravages chez les oiseaux marins


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