Biotechnologies : une industrie qui se fait beaucoup mousser et se fait beaucoup... d’argent

dimanche 6 septembre 2020
par  Yan lou Pec
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Dans cette longue interview, il est question du génie génétique, de ses dogmes et de ses nouvelles promesses, des pesticides, des agriculteurs pris au piège et des nouvelles menaces de l’agriculture "intelligente". Et Angelika Hilbeck n’y va pas par quatre chemins. C’est plutôt la volée de bois vert que la langue de bois !

SPEKTRUM : Alors qu’on nous promet une nouvelle révolution verte dans le domaine des biotechnologies avec les fameux "ciseaux génétiques", l’agroécologue Angelika Hilbeck de l’Ecole Polytechnique Fédérale de Zurich nous explique comment cette industrie nous promet monts et merveilles et comment cette nouvelle révolution pourrait porter atteinte à la nature, aux consommateurs et aux agriculteurs.

Madame Hilbeck, grâce à l’édition génomique il serait notamment possible de développer des plantes plus tolérantes à la sécheresse. Cela semble très prometteur, surtout après les étés extrêmement chauds de 2018 et 2019.

Oui mais ces plantes, ça fait maintenant des décennies qu’on nous les promet. Et à ce jour, il n’y a pas sur le marché une seule variété résistante à la sécheresse dont une étude indépendante ait confirmé qu’elle fonctionne réellement mieux que les variétés conventionnelles. Même pas aux États-Unis, ni même pour le maïs Monsanto qui est pourtant commercialisé comme tolérant à la sécheresse. Et pour ce qui est des nouveaux ciseaux génétiques, la découverte de CRISPR-Cas a eu lieu en 2012. Et si je regarde maintenant le calendrier, je m’aperçois qu’on est en 2020. Si tout se passait aussi bien que le fanfaronne cette industrie, ces plantes devraient depuis longtemps être produites à la chaîne comme les téléphones portables. L’industrie des biotechnologies aime se comparer constamment à l’industrie informatique et utiliser son langage, parler d’"édition", de "code", etc. Mais si vous comparez ces huit dernières années et voyez ce que l’industrie informatique a réalisé, alors il est clair que l’industrie des biotechnologies n’avance pas. À un moment donné quelqu’un, pourquoi pas un agriculteur, devrait demander : "Oui, mais elles sont où ces plantes ?"

Mais toutes les manifestations paysannes montrent le grand désespoir des agriculteurs.

C’est évident que les agriculteurs qui protestent ont des raisons de se plaindre. Mais à qui attribuent-ils la responsabilité pour leurs problèmes ? Les changements climatiques ; ça fait des décennies que nous savons qu’ils nous menacent, tout comme nous savons que la biodiversité s’effondre et avec elle la pollinisation, la fertilité des sols, etc. Plus personne - et surtout pas les agriculteurs ou leurs représentants syndicaux - peut venir nous dire : "Je n’en ai jamais entendu parler". Quand je rencontre aujourd’hui des agriculteurs de Saxe-Anhalt, je leur demande : "Pourquoi cultivez-vous encore du maïs sur un sol sableux ? C’est pourtant évident que tous les deux ou trois ans, vous ne récolterez presque rien". Ils me parlent alors de leurs contraintes et des subventions, des usines de biogaz dans lesquelles ils ont investi. On leur a dit que c’était ce qu’il fallait faire, et l’argent de l’Union Européenne a été uniquement versé là-dedans. Je ne peux que dire : "C’est tout à fait vrai, mais alors ne dirigez pas vos reproches contre les Verts qui ont toujours mis en garde contre ce type de politique agricole, mais contre ces politiciens et syndicats qui vous ont vendu cette agriculture comme n’ayant pas d’autre "alternative".

Vous pensez donc que la crise agricole repose en partie sur de fausses promesses ?

Je n’appellerais pas cela des promesses, mais plutôt des dogmes et des idéologies, autrement dit l’accroissement de la productivité grâce à une industrialisation maximale et en suivant exclusivement des principes économiques. "Tu dois t’agrandir", "Il n’y a que comme ça que tu peux être compétitif" - cela a été intériorisé par les agriculteurs et repris comme leur propre position. Mais alors même qu’ils ont toujours tout fait comme on leur demandait, il reste de moins en moins d’argent dans la caisse. Avec l’environnement aussi, la situation devient de plus en plus précaire. Parce que si vous épandez pendant des décennies des tonnes d’insecticides, vous tuez bien les insectes, mais les bons comme les mauvais. Et les insectes morts ne peuvent plus polliniser les fleurs. C’est la même chose pour le climat : depuis des décennies nous brûlons du pétrole et du charbon et nous pompons de plus en plus de CO2 dans l’air. Et conséquence logique, il fait de plus en plus chaud et dans de nombreuses régions de plus en plus sec.

Pourtant l’euphorie est grande au niveau mondial en ce qui concerne la profusion de traits qui pourraient être générés par de simples mutations ponctuelles, par exemple des résistances précises contre des parasites. Est-ce que l’Europe peut vraiment se permettre de renoncer à ce potentiel ?

Cette industrie vit de sa capacité à faire de formidables promesses et à se faire beaucoup mousser avec sa culture des start-ups à la mode Silicon Valley pour attirer les capitaux. Pourtant, il est complètement absurde de croire que l’on puisse faire face à la complexité et à la fluidité qui règnent dans la vie réelle, grâce à quelque mutations ponctuelles. Le contexte environnemental de l’ingénieur généticien, c’est la boîte de Pétri dans un labo ou dans le meilleur des cas, une serre entièrement contrôlée. Mais pour comprendre comment des organismes fonctionnent dans un écosystème, il faudrait consulter des écologues expérimentés. Parce que dans tout ce débat, la question fondamentale est la suivante : pour moi, la vie fonctionne comment ? Les ingénieurs généticiens, eux, pensent qu’elle fonctionne grâce au codage linéaire des nucléotides comme on aligne des lettres, que les organismes résultent de la somme de ces protéines "codées" par les lettres/nucléotides, que l’on peut assembler comme des blocs de Lego pour faire une maison. Cette croyance domine depuis les années 1950, lorsque Crick et Watson ont postulé le "dogme central" de la biologie moléculaire. Et quiconque remet ce dogme en question est tôt ou tard "excommunié". La vie devient alors beaucoup moins agréable et vous pouvez également gagner beaucoup moins d’argent.

Cela signifie-t-il que vous critiquez principalement la conception réductionniste de l’ADN ?

Exactement ! Cela fait plusieurs décennies que l’industrie des biotechnologies refuse de tirer les leçons provenant des découvertes des domaines de recherches voisins, comme la génétique écologique ou l’épigénétique, et d’en tenir compte dans le secteur des biotechnologies appliquées. Pourtant, en dehors de ces cercles des biotechnologies appliquées, la prise de conscience que l’ADN ne fonctionne pas du tout de manière linéaire, mais n’est qu’une partie du contexte global - et peut-être même pas la plus importante - s’est développée depuis longtemps.

Les partisans de l’édition génomique affirment que les plantes modifiées de cette manière présentent beaucoup moins de dangers parce que les interventions dans le matériel génétique sont tellement précises. D’après vous, qu’en est-il de la prévisibilité des risques ?

C’est exactement le point qui nous divise. Vous avez affaire d’une part à des mutations qui se produisent là où vous le souhaitez - ce que l’on appelle les effets cibles -, mais aussi dans tous les cas à des effets hors cible, c’est-à-dire des mutations à des endroits où vous ne les voulez absolument pas. Plus important encore, vous ne savez pas comment intervenir. Vous lâchez des organismes dans la nature qui font plus ou moins ce que vous voulez, mais aussi plein d’autres choses que vous ne voulez pas du tout. Toutes ces plantes et leurs nouveaux traits développent une vie propre que nous ne contrôlons pas, en interaction avec la nature. Et c’est pour cela, qu’avant d’oser passer dans les champs, on devrait avoir testé au moins quelques fois - avec des tests de conception scientifique solide - le comportement de ces organismes dans des environnements différents.

De nombreux sélectionneurs dénoncent le fait que de tels essais de dissémination ne sont guère possibles justement à cause de la réglementation stricte qu’impose le droit européen au génie génétique.

C’est pourquoi la dissémination graduelle a été inventée. Mais qui l’a combattue avec acharnement ? L’agro-industrie parce que c’est exactement ce qu’elle refuse. Si cela fonctionne en laboratoire, elle refuse d’avoir à faire en plus des études de dissémination complexes dans un cadre protégé et sur différents sites - du moins pour ce qui est des évaluations de la sécurité écologique et biologique. Des études d’impact sur les effets cibles visés sont bien sûr réalisées, car si l’effet acquis ne fonctionne pas comme cela a été constaté en laboratoire, il peut y avoir des plaintes. Mais il est évident qu’on ne peut pas mettre en évidence les effets indésirables uniquement en laboratoire. Pourtant l’industrie préfèrerait éviter de telles études ou les réduire au cochage de quelques tests inoffensifs et peu significatifs, en vue d’obtenir le plus rapidement possible l’autorisation pour que les produits permettent de récupérer leurs investissements. A partir de là, les entreprises n’assument alors plus aucune responsabilité. Car l’autorisation par l’État est pour la majorité des gens, un sceau de confiance et signifie que les experts de l’État ont minutieusement et de manière indépendante vérifié la sécurité. La réglementation porte principalement sur la question de la responsabilité. Car si les produits ne sont plus réglementés en vertu du droit sur le génie génétique et que quelque chose se passe mal, on peut se cacher à merveille et dire : "Ici, au labo, tout a bien marché".

Il existe toutefois d’autres méthodes de manipulation génétique - la mutagenèse classique, par exemple. Les radiations et les produits chimiques utilisés modifient encore plus fortement le code génétique. Pourtant, les produits issus de ces techniques de sélection ne doivent être ni réglementés ni étiquetés dans l’Union Européenne.

Avec la mutagenèse classique, c’est le grand chamboulement génétique. Vous ne l’utilisez que si vous n’avez pas suffisamment de diversité génétique dans votre pool génétique, ce qui est encore une fois une conséquence de notre mode de sélection trop spécialisé. On veut retrouver artificiellement de la diversité à partir des séquences d’ADN restantes, en lâchant sur les noyaux cellulaires des rayons ionisants ou des produits chimiques mutagènes très problématiques. Ces produits et ces rayons sont par contre extrêmement dangereux pour les organismes et généralement mortels. Mais si vous le faites assez souvent, il reste à un moment donné un organisme muté qui a peut-être une propriété que vous n’avez pas encore vue ou découverte. Vous le prenez alors comme base pour la sélection conventionnelle. Mais ce faisant, vous évoluez toujours dans le cadre des règles de l’évolution - et c’est exactement ce que le génie génétique veut dépasser.

Mais de nombreux scientifiques aussi plaident pour un changement du droit européen sur le génie génétique, notamment l’Académie Nationale des Sciences Leopoldina.

Il existe de nombreuses approches de la science et d’opinions scientifiques différents. Mais comme le disent si bien les Etats-uniens : "You get what you pay for." (Vous obtenez ce pour quoi vous payez). Et quand des milliards sont dépensés pour les biotechnologies appliquées, le génie génétique et la biologie moléculaire, à la fin vous avez aussi des milliers de techniciens en génie génétique et de biologistes moléculaires qui portent et enseignent une certaine vision des choses. Bien sûr, il existe aussi des scientifiques dits critiques, mais qui pour la plupart proviennent de domaines de recherche impitoyablement sous-financés. Les partisans par contre, qui se présentent généralement de concert avec les industries avec lesquelles ils sont en liaison, ont un pouvoir de lobbying complètement différent.

Il est aussi question de manoeuvres de la part de l’agro-industrie pour discréditer des scientifiques qui s’expriment de façon critiques vis-à-vis du génie génétique.

Oui, ils l’ont aussi essayé avec moi. Mais j’étais trop résiliente (rires). Le New York Times a déjà écrit un long article sur ce thème. Mais il faut vraiment être costaud psychologiquement pour pouvoir supporter tout ça. Et c’est pour cela que l’agro-industrie va poursuivre cette stratégie, car la grande majorité des scientifiques se retirent. Ils ne veulent pas être constamment poursuivis par les représentants de puissants intérêts. Dans le cas où leur carrière n’est pas déjà terminée - ce qui est le but - souvent atteint.

Supposons que le droit européen encadrant le génie génétique soit effectivement modifié et que les produits issus de l’édition génomique arrivent sur le marché sans être réglementés. Quelles conséquences cela aurait-il pour le consommateur ?

Personne n’aurait plus aucune idée de ce que nous avons sur la table. Parce que ce qui va de pair avec la réglementation, c’est son application. Dans chacun des organismes attachés aux ministères de l’Agriculture et de l’Environnement et chargés de faire respecter la loi, il y a un service consacré au génie génétique avec des gens un tant soit peu formés. Dans les services agricoles, on trouve généralement des gens qui pensent que tout est génial et qui aimeraient tout autoriser. Et dans les organismes environnementaux, on trouve plutôt des gens susceptibles de dire : "Du calme, prudence ! Recueillons plutôt quelques données de plus". Si maintenant nous n’avons même plus une loi appropriée, alors vous n’avez pratiquement plus personne du côté de l’État qui puisse encore savoir de quoi il ressort. Vous n’avez plus personne pour assurer la supervision, par exemple en regroupant des données, en tenant les registres fonciers, en faisant des listes. Plus rien.

L’Académie Leopoldina propose, après une possible modification de la loi, l’étiquetage volontaire des produits sans OGM. Est-ce que l’agriculture biologique, par exemple, qui interdit globalement l’utilisation du génie génétique, serait en situation de le mettre en œuvre ?

Non bien sûr que non ! C’est bien pour cela qu’ils le proposent. C’est un jeu cynique. Là, c’est à l’agriculteur bio de voir comment il peut prouver que sa récolte est sans OGM. 

Quelles seraient les conséquences pour l’agriculture biologique ?

Elle n’existerait plus. Ou bien, elle devrait reprendre l’ancienne fonction souveraine de l’État et construire son propre système de surveillance et sa propre expertise. Mais pour commencer, ils n’ont même pas l’argent.

A propos d’argent. Ces dernières décennies, le gouvernement fédéral a également investi des millions pris sur l’argent public, bien qu’une grande partie des citoyens se montrent très critiques vis-à-vis de l’utilisation du génie génétique en agriculture.

Ces subventions se chiffrent probablement plutôt en milliards qu’en millions. Et là, je dois rappeler au journalisme scientifique ses responsabilités, alors qu’il est devenu, à quelques exceptions près, un serviteur obséquieux et non critique du génie génétique. Après toutes ces décennies et ces subventions astronomiques, il serait grand temps de faire pour une fois le bilan et de rappeler avec quelles promesses et quels objectifs le génie génétique et ses représentants prétentieux se sont présentés sur la ligne de départ en 1990 et de rappeler les milliard de subventions publiques qu’ils ont engloutis. J’espère vraiment que les partisans des biotechnologie qui nous ont déjà promis à l’époque la grande révolution agricole, viendront nous expliquer scientifiquement quels obstacles dans l’ancien génie génétique les ont empêchés de tenir leurs promesses. Et parmi ces obstacles, quels sont exactement ceux que ces nouvelles méthodes doivent maintenant surmonter. Mais dans le milieu des biotechnologies, on ne se pose pas la question de savoir si la vie qu’ils bricolent et assemblent sur la planche à dessin fonctionne vraiment comme ça. Ce n’est tout simplement pas possible lorsque vous soutenez avec conviction un dogme. Et encore moins si ce soutien vous permet de puiser dans des coffres pesant plusieurs milliards.

Au niveau de l’Union Européenne, quel est donc le principal acteur qui pousse pour une modification de la législation existante sur le génie génétique ?

L’industrie et les éléments de la Commission européenne favorables à l’industrie. Le lobby de l’industrie possède toutes les règles de l’art pour vendre aux responsables politiques de grandes promesses d’avancées technologiques et les bénéfices escomptés. En fait, on a droit maintenant à ce nouveau "Green Deal" essentiellement parce que le verdissement de l’agriculture grâce à des kits haute technologie brevetés - bien sûr encore une fois soutenus par l’État avec les fonds de la recherche - promet au lobby de l’industrie agricole et aux représentants associés du monde universitaire et des syndicats, des solutions rentables. Et l’industrie nous présente sa nouvelle formule magique : maintenant, tout sera sauvé grâce à la numérisation, couplée à l’intelligence artificielle des machines et au génie génétique. Comme concept d’entreprise, plutôt brillant ! Par contre, est-ce qu’il en sortira finalement quelque chose pour les gens et la nature, c’est plus que douteux.

Expliquez nous cela !

Regardez les évolutions dans le domaine des grandes entreprises agricoles. Je ne pense pas, par exemple, que la raison principale du rachat de Monsanto par Bayer ait été le génie génétique, mais bien le fait que Monsanto était en tête en matière de numérisation. Aujourd’hui, ces deux firmes créent de la valeur et du contrôle, en retirant leurs données aux agriculteurs, en reliant celles-ci de façon nouvelle, en les regroupant dans des packs complets sous licence et en les revendant très cher. Nous appelons cela aussi "farming the farmer" ou "cultiver l’agriculteur". Les agriculteurs cliquent ensuite sur leurs équipements numériques ce qu’ils attendent de leurs terres, dans l’idéal en passant uniquement par le menu. Cela entraîne naturellement une perte de contrôle et une dépendance par rapport à des processus complexes contrôlés par ordinateur que seule une petite élite hautement spécialisée comprend et qui souhaite être correctement rémunérée pour son savoir. Ou bien la paysannerie réussit à devenir elle-même un investisseur foncier qui laisse les autres mettre en oeuvre ces packs technologiques. L’agriculture sans agriculteur - c’était et c’est toujours l’objectif. Et ce n’est pas seulement un scénario qui pointe à l’horizon. Ces processus sont déjà bien lancés.

Avec le soutien dela Commission européenne ?

Observez simplement ce que fait la Commission depuis des années. Elle a par exemple versé depuis 2014, dans le cadre du programme de financement de la recherche et de l’innovation "Horizon 2020", 152 millions d’euros uniquement pour la transformation numérique de l’agriculture. Dans ce programme de l’Union Européenne, vous pouvez voir ce qui se concocte - jusqu’aux vaches complètement câblées. Parce que les agriculteurs ne sont pas assez intelligents pour comprendre leurs propres vaches. Toutes les compétences leur sont retirées, les données sont prises, brassées numériquement et revendues en tant que truc incompréhensible et compliqué qu’ils doivent ensuite rembourser par leur travail ; et effectivement dans quelques années, les agriculteurs seront plantés là et diront : "Je ne sais plus ce qu’il faut faire. Le fournisseur de services doit venir." C’est typiquement la façon dont fonctionne ces technologies d’ "enfermement". Une fois que vous les avez acceptées, que vous êtes dedans, il vous faudra du temps pour pouvoir vous en sortir. Sans parler de la souveraineté sur les données et leur sécurité.

L’allemand Bayer AG est maintenant devenu le plus grand fabricant de semences au monde. Où voyez-vous le groupe dans quelques années ?

Bayer devient un monopole numérique : il n’y aura qu’un seul guichet pour tout. Le génie génétique et les semences ne sont qu’un élément de base, pareil pour les produits chimiques. Les dirigeants de Bayer voient depuis longtemps bien au-delà, car ils savent qu’avec leurs produits chimiques, ils foncent dans le mur. Il n’y a quasiment pas de nouvelles formules. Ils exploitent au maximum ces vieux produits qu’ils ont sortis dans les années 1970 et 1980, pour rappel : glyphosate / Roundup, dicamba, 2,4-D, etc. Et grâce au génie génétique, ils ont une fois de plus créé des plates-formes pour leur chimie en développant des plantes résistantes aux pesticides et en vendant leurs kits semences/pesticides correspondants. Mais il est très clair que la voie d’avenir de Bayer passe par la mise sous contrôle numérique de l’ensemble du système agro-alimentaire. Un modèle commercial brillant - au moins pour Bayer.

Est-ce que cela veut dire que dans un avenir proche ils vont se séparer du secteur des pesticides ?

Je pense qu’ils vont pousser la vente de leurs pesticides jusqu’au bout. Ils ont commencé dans les années 90 avec des plantes résistantes au glyphosate en les accompagnant de cette parole magique - heureusement il y a une publication à ce sujet - que des résistances au Roundup n’étaient pas possibles. L’encre de cette publication n’était pas encore sèche que les premières résistances étaient déjà confirmées. Alors, ils ont fourni de nouvelles plantes GM brevetées qui toléraient plusieurs herbicides à la fois. Et ces agriculteurs qui pratiquaient l’agriculture industrielle et qui les ont crus et ont planté les produits correspondants, se retrouvent aujourd’hui dans une voie à sens unique. Ils ne peuvent plus rien faire d’autre que ’épandre, épandre, épandre. Et avec la numérisation, ils sont encore plus coincés dans cette voie technologique. Parce qu’alors, ils obtiennent le pack technologique complet - vendu avec le slogan magique de l’accroissement de l’efficacité. Mais quand quelqu’un arrive et veut des semences différentes ou cultiver différemment, on lui dit : "Oui mais dans ce cas, ça ne marche pas. Et en plus nous ne pouvons pas le garantir non plus". Ensuite cet agriculteur est généralement laissé à lui-même ou doit passer à l’agriculture biologique, mais les écuries industrielles et les installations onéreuses pour lesquelles il s’est beaucoup endetté, ne sont pas du tout adaptées.

En ce moment de nombreuses poursuites contre le glyphosate sont en cours aux États-Unis, et ont toutes été transmises à Bayer. La pression sur le groupe augmente donc.

Pour ce qui est des poursuites, le coup de poker de Bayer était peut-être un peu trop osé. Mais avec un peu de chance, il y aura là aussi des règlements à l’amiable - c’est juste une question d’argent. En effet, quelle personne malade avec une famille a les nerfs assez solides pour soutenir des années durant des procès dont l’issue est incertaine ? La plupart d’entre elles transigeront très certainement pour un arrangement. Mais peut-être qu’il y aura un ou deux cas comme Dewayne Lee Johnson, qui a mené son procès contre Monsanto jusqu’au bout. Il faut toujours compter sur des gens comme ça.

Interview menée par Angela Liebe et parue dans le magazine en ligne Spektrum sous le titre : "Diese Branche lebt davon, viel Schaum zu schlagen" .
Traduction et adaptation : Christian Berdot, Amis de la Terre des Landes

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OGM Interview Angelika Hilbeck SPEKTRUM

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