Quand l’or noir pollue l’or bleu

jeudi 8 mars 2012
par  Yan lou Pec
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Article tiré du site YOUPHIL, "Le média de toutes les solidarités" http://www.youphil.com/fr/article/04993-quand-l-or-noir-pollue-l-or-bleu?ypcli=ano

Rédaction | Jean-Baptiste Mouttet | 06/03/2012

Les entreprises minières et pétrolières mettent en danger l’eau de l’Amérique latine. Au Venezuela, une nouvelle catastrophe écologique a détruit des écosystèmes et met en danger le mode de vie des habitants. Reportage.

C’est marée basse. Le Guarapiche, rivière à l’Est du Venezuela, découvre ses berges de mangroves. Elles sont noires, de longues traces de pétrole suivent tranquillement le cours de l’eau. Le 4 février un oléduc s’est rompu à une cinquantaine de kilomètres de là, à Jusepin.

Selon le biologiste Antonio Machado, spécialiste de l’écologie tropicale et de l’eau, environ,"80.000 barils se seraient déversés dans le Guarapiche", soit plus de 12 millions de litres. La pollution a gagné le parc national de Turuépano. Selon le Réseau des sociétés scientifiques médicales vénézuéliennes, il s’agirait de la plus grande catastrophe de ce type en eau douce à l’échelle mondiale.

Vêtu d’une combinaison perméable, "et de deux pantalons" en-dessous, Elia Hernandez fait une pause déjeuner dans la forêt tropicale, au bord du Colorado où se jette le Guarapiche. Avec d’autres habitants d’une proche petite ville, Caripito, il est embauché quotidiennement pour 14 euros par jour par PDVSA, la compagnie pétrolière nationale, pour "enlever tout ce qui flotte et qui est contaminé".

Des dizaines de sacs poubelles suintants et remplis de branchages sont entreposés dans une barque. "Au début nous ramassions des sacs poubelles entiers de poissons. Il y avait des raies et des serpents", dit-il alors qu’il a commencé de travailler une quinzaine de jours plus tôt.

Le biologiste vénézuélien Antonio Machado explique que "tous les animaux qui ont des branchies meurent immédiatement" au contact du pétrole. Selon lui l’entreprise nationale est responsable : "Il y a un manque évident de maintenance" des infrastructures.

Un continent entier face à "l’extractivisme"

Ces conséquences néfastes des entreprises pétrolières visibles au Venezuela, sont aussi vraies pour de nombreux pays d’Amérique latine, du Mexique à l’Argentine. Elles ne concernent pas seulement le pétrole mais aussi l’exploitation de l’or, de l’aluminium etc. "C’est un des continents où l’avancée des industries ’extractives’ a été la plus forte ces dernières années", note la spécialiste de la question Juliette Renaud, membre de l’ONG œuvrant pour la protection de l’environnement, les Amis de la Terre.

Projet de la plus grande mine d'or et de cuivre du Pérou à Cajamarca : conflits sociaux et conflit pour les réserves d'eau
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Par "extractivisme", les ONG dénoncent "l’accélération des activités d’exploitation des ressources naturelles à échelle industrielle et la place centrale de ces secteurs d’activité pour les économies exportatrices de matières premières." Ce terme définit aussi "l’une des caractéristiques essentielles du système économique et social dominant, qui ne peut assurer sa pérennité et sa reproduction sans l’extraction continue des ressources naturelles", selon la définition donnée par les organisateurs du Forum alternatif mondial de l’eau. "C’est utiliser la terre. Et non pas vivre en harmonie avec elle", résume le professeur à la Faculté de sciences naturelles de l’Université nationale de Patagonie et dirigeant de l’Observatoire de l’eau, Lino Pizzolon.

Exploitation sans contrepartie

Cette accélération est particulièrement visible au Pérou où le président Alan Garcia (président de1985 à 1990 puis de 2006 à 2011) a facilité l’entrée sur le territoire de nombreuses entreprises pétrolières ou gazières, notamment en donnant le droit à ces multinationales d’exploiter les sous-sols gratuitement durant un certain nombre d’années. (lire aussi notre article L’Amazonie péruvienne au bord du conflit).

Selon une enquête réalisée conjointement par l’Université états-unienne de Duke et l’ONG Save America’s forest et Land is life en 2008, 72% de l’Amazonie péruvienne (49 millions d’hectares) était divisée en 64 parcelles, nommés "lots", dépecés ou prêts à être dépecés par les concessions pétrolières et gazières, contre seulement 15% cinq ans plus tôt.

L’homme, victime indirecte

La pollution de l’eau a bien entendu des conséquences néfastes sur les populations locales. "Il y a de graves dangers pour la santé car ils boivent l’eau contaminée et mangent des aliments infectés", note Juliette Renaud, des Amis de la terre. "Il y a aussi des retombées économiques car la production agricole et l’élevage sont touchés par la raréfaction de l’eau mais aussi la pollution de l’eau, des sols et de l’air".

Au bord du Guarapiche, au Venezuela, dans le village de San Vicente, Daniel Rodriguez se réveille de sa sieste. Il sort de sa petite maison sans porte, heureux de recevoir la visite d’étrangers. Sans se départir de son sourire, il est pourtant inquiet. "Je ne peux plus arroser mes tomates avec l’eau de la rivière. Il y a quelque temps, elle était complètement noire", dit-il. "Heureusement, il a un peu plu. Cela va peut-être les sauver", continue-t-il avant de montrer ses maïs, bien plus petits que l’an passé à la même époque.

Sans se préoccuper de leur potentielle pollution, il nous propose des papayes qu’il a récoltées ce jour-là. Daniel Rodriguez n’a reçu aucune visite du gouvernement ou de PDVSA l’avertissant des dangers.

Des pêcheurs embauchés au nettoyage

A Caripito, les villageois, parfois pêcheurs retrouvés de fait sans activité profitent pour le moment d’être embauchés par PDVSA pour nettoyer le cours d’eau. Ils veulent que les journalistes se rendent comptent de l’ampleur des dégâts "pour que PDVSA réagisse et embauche plus de personnes." Le patron d’une épicerie demande quels sont les dangers de la manipulation du pétrole par ses amis et membres de sa famille partis sur le fleuve. "Mais ils se lavent pourtant bien en revenant de leur journée de travail... ", se rassure-t-il.

La fuite de pétrole prive plusieurs localités d'eau potable. Quant aux risques sanitaires pour les pêcheurs ??
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Cela fait maintenant un mois que l’eau courante est coupée dans la capitale de l’Etat de Monagas, Maturin (qui compte environ 400.000 habitants.) Les citadins rationnent leur eau, distribuée par des camions citernes. Ces fuites sont fréquentes dans ce pays grand producteur de pétrole.

Le 2 mars, le ministre du Pétrole (aussi président de PDVSA) a répété "que l’eau du Guarapiche est potable." Le ministre de l’Environnement a affirmé, que dès mardi la ville de Maturin sera de nouveau approvisionné en eau. Pourtant, le gouverneur de l’Etat de Monagas, José Gregorio Briceño, surnommé "le chat", lui-même du Parti socialiste, estimant les risques importants, ne veut pas ouvrir les centrales de traitement.

Des industries gourmandes en eau

Les industries minières (or, aluminium) ou d’exploitation du pétrole nécessitent une forte consommation d’eau. La mine d’or et de cuivre d’Alumbrera (filiale de la multinationale suisse Xstrata) au Nord de l’Argentine "consomme 100 millions de litre d’eau par jour", selon Juliette Renaud. Cette eau sur-consommée est donc polluée car mélangée avec des métaux lourds et des produits chimiques. Selon le professeur Lino Pizzolon, opposé au projet de mine d’or à ciel ouvert Esquel en Patagonie, "l’extraction nécessite d’énormes quantités d’eau mélangée avec du cyanure : 6000 kilos de cyanure par jour."

Est-ce qu'un météorite est tombé ? Non, ici, on extrait de l'or. Mine de "Bajo la Alumbrera"
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Les entreprises minières, pétrolières sont parfois source d’espoir et promettent le développement d’une région par des embauches. Une affirmation qui énerve Lino Pizzolon : "C’est un mensonge impossible à soutenir. Il y a une apparente activation de l’économie en phase initiale des projets miniers qui ne bénéficie qu’à certains secteurs de la population mais coule les autres. Les indicateurs de pauvreté de la province de Catamarca, après 15 ans d’exploitation de la méga-mine la Alumbrera ont augmenté."

Vraie-fausse prospérité

Au Venezuela, le pétrole est l’unique source de financement des "missions", les programmes sociaux du gouvernement socialiste. Mais à Jusepin, village tout proche d’un site de production où l’oléoduc s’est rompu, la présence du gouvernement est peu visible. "Regardez tous les hommes, de tout âge dans le village : ils sont sans emploi. C’est la misère ici", raconte Maria tout en affirmant qu’elle a de la chance car son mari travaille pour PDVSA.

A Jusepin comme dans d’autres villages proches de zones d’exploitation les habitants sont uniquement employés pour les travaux nécessitant peu de qualification.

Finalement les peuples amérindiens n’ont pas tout à fait tort en dénommant l’or noir "excrément du diable".


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